Michel Rocard, qui viendra en Nouvelle-Calédonie fin mai, a présidé, vendredi et samedi à Paris, un colloque sur les vingt ans des accords de Matignon et les dix ans de l’accord de Nouméa. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’ancien Premier ministre explique pourquoi il préfère parler d’autonomie plutôt que d’indépendance, estimant que « les enjeux du monde d’aujourd’hui ne sont plus à la portée d’un pays solitaire ».
Les Nouvelles calédoniennes : Le 5 mai 1988 a lieu le drame de la grotte d’Ouvéa. Trois jours plus tard, vous êtes nommé Premier ministre. Vous constituez alors la mission du dialogue qui va sortir la Nouvelle-Calédonie de la crise et aboutir aux accords de Matignon. Comment est née cette idée ?
Michel Rocard : Quand j’ai été nommé, il y avait, si je puis dire, du sang partout. On avait suffisamment parlé du conflit pour que tout le monde y ait un peu réfléchi. J’étais frappé par la violence, mais aussi par le fait que l’on refusait de se parler. La communauté caldoche n’avait pas confiance dans un gouvernement de gauche. Elle prenait François Mitterrand pour un traître et, pour moi, c’était peut-être encore pire. Les Kanak, eux, se souvenaient que l’État avait violé sa parole à plusieurs reprises. À partir du moment où ils refusaient de se parler l’un l’autre, et surtout de parler à l’État, que pouvait-on faire ? Ce n’était pas la peine de chercher à déclencher des pourparlers publics. Il fallait prendre la précaution d’une autre procédure pour trouver sous quelles conditions tout le monde pourrait se parler. J’ai choisi une mission composée d’un prêtre catholique, d’un pasteur protestant, d’un franc-maçon, d’un magistrat, d’un préfet de gauche et d’un ancien conseiller pour les Dom-Tom de Raymond Barre. L’idée était de faire comprendre que toute la France était là.
LNC : Dans ce contexte, les Accords de Matignon sont un miracle. Comment expliquer cette réussite ?
M. R. : D’abord, la mission du dialogue a fait un excellent travail. Elle a été mal reçue en Nouvelle-Calédonie, aucune autorité caldoche ou kanak ne l’a accueillie. La première réaction de Lafleur a été de refuser de la recevoir ; quant aux chefs kanak, ils étaient clandestins. Ils craignaient d’être arrêtés pour complicité de terrorisme. La mission est restée plusieurs semaines. On m’a parlé de 550 ou 600 audiences. Des Calédoniens n’avaient jamais été entendus jusque-là, notamment les petites communautés. Christian Blanc, qui menait la mission, a su conduire des discussions assez trapues avec les chefs politiques. Il a réussi à les faire s’interroger sur les conséquences éventuelles s’ils continuaient à se taper dessus. Je n’avais pas caché que si tout cela aboutissait à la continuité de la « guerre » on pouvait doubler les effectifs militaires. La mission a réussi à déboucher sur un processus calme. Dans la tête de Christian Blanc s’est formée l’idée d’une perspective que l’on a suivie. Ensuite, à Paris, c’est allé vite, une quinzaine d’heures, à partir du moment où j’ai annoncé qu’il n’y aurait pas deux séances. Je ne voulais pas que les uns et les autres puissent saisir la presse au milieu des discussions. Je n’ai servi que d’arbitre.
LNC : Comment avez-vous vécu cette période ?
M. R. : Alors que la mission était en Nouvelle-Calédonie, un Kanak a été tué par une patrouille. Immédiatement, le haut commandement a invoqué la légitime défense. Mais, le lendemain, l’autopsie a révélé qu’il avait été tué d’une balle dans le dos. À la grande colère du ministre de la Défense, j’ai interdit les patrouilles et interdit aux soldats de sortir de leurs casernes. J’ai vécu cette période avec angoisse, évidemment.
LNC : Cette mission et les accords sont-ils la chose la plus importante que vous ayez accomplie en tant que Premier ministre ?
M. R. : Est-ce qu’avoir fait le RMI qui touche un million de personnes est moins important ? Ce n’est pas comparable. Dieu merci, c’est aussi moi qui ai fait sortir Air France de la faillite. L’on ne peut pas comparer.
LNC : Comment voyez-vous la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui ?
M. R. : Elle a appris à vivre ensemble. Il n’y a plus eu d’incidents politiques avec des oppositions frontales entre les deux communautés. La Nouvelle-Calédonie reste toujours sous-développée, avec des risques sur les plans sociaux. Elle est passée des conflits ethniques post-coloniaux à des conflits sociaux modernes. Mais, attention, ils peuvent dégénérer en conflits ethniques si cela se passe mal.
LNC : Le Rassemblement-UMP, mené par Pierre Frogier, estime que la lecture de l’accord de Nouméa de ces dernières années est une lecture socialiste. Qu’en pensez-vous ?
M. R. : Je ne comprends pas très bien ce que cela veut dire. Il y a un texte écrit. Est-ce que l’on change le texte ? Cela n’a pas de sens.
LNC : Pensez-vous qu’il faille un nouvel accord, une nouvelle forme de statut ?
M. R. : Ce n’est plus aux Français de le dire. Il est clair que le concept d’indépendance nationale tel que sanctionné par l’ONU ne marche plus très bien, puisque sont reconnues nations indépendantes celles qui ont les pouvoirs monétaire, de défense et de souveraineté civile. Le pouvoir monétaire n’a plus grand sens dans le monde contemporain ; la France a l’euro. Le pouvoir de défense est transférable. Toutes ces parties, jamais la Nouvelle-Calédonie ne les demandera. Cela coûterait trop cher et ce n’est plus une affaire de souveraineté.
LNC : Vous ne croyez donc pas que l’indépendance soit possible…
M. R. : Au sens juridique du terme, cela n’a plus beaucoup de sens. Il est temps de prendre la mesure du concept. On peut décider d’appeler indépendance un ensemble restreint de compétences, mais c’est un abus de mot. Il vaut mieux parler d’autonomie. Si un jour la Nouvelle-Calédonie demande à accéder à l’ONU, celle-ci sera bien obligée de constater qu’elle a le maximum d’autonomie possible dans un monde moderne où toutes les nations perdent la leur. Partout où les compétences ont été transférées, la Nouvelle-Calédonie est souveraine. Les enjeux du monde d’aujourd’hui ne sont plus à la portée d’un pays solitaire. Le monde évolue. La France elle-même cède des compétences. David Martin
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