Le traumatisme des 25 morts d’Ouvéa n’a pas du jour au lendemain signé le terme de quatre années de violences. Mais la prise de conscience qu’il a suscitée a créé le terreau favorable à une reprise de dialogue appuyée sur la « médiation collective » d’interlocuteurs parlant « au nom du droit, de la morale et de l’éthique universelle ».

La mission du dialogue chez Jean-Marie Tjibaou, fin mai 1988. Aujourd’hui, le passage par Tiendanite est un pèlerinage obligatoire pour tout nouveau ministre de l’Outre-Mer.
«La seule chose qui m’était interdite était d’aller là-bas tout de suite. Or la négociation ne pouvait commencer que sur place, raconte Michel Rocard lorsqu’il évoque, dans des entretiens publiés en 2001, la manière dont il s’est saisi du dossier calédonien au lendemain de sa nomination comme Premier ministre. Mais en même temps, il était nécessaire d’engager une médiation collective menée par des interlocuteurs dont la hauteur morale soit absolument incontestable, dont le message soit, par nature, par expérience et par responsabilité, étranger à celui de l’État, qui parlent au nom du droit, de la morale de l’éthique universelle. »
Ce sera la « mission du dialogue ». Elle est conduite par le préfet Christian Blanc et comprend le sous-préfet Pierre Steinmetz, le conseiller d’État Jean-Claude Perier, le pasteur Jacques Stewart, président de la Fédération protestante de France, le franc-maçon Roger Leray, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, et le chanoine Guiberteau, recteur de l’Institut catholique de Paris. Pour la première fois depuis Louis XIV, l’Eglise catholique acceptait ainsi de rendre à l’État un service de puissance publique. C’est dire à quelle hauteur le drame calédonien mobilisait.
La mission du dialogue arrive le 20 mai, et observe le silence. Ses premiers contacts sont individuels, chacun allant voir les siens.
600 auditions
Elle enchaîne, en groupe, par les organisations politiques et socioprofessionnelles qu’elle reçoit à Nouméa. Le 25 mai, elle est à Ouvéa. Le lendemain, elle est à Poindimié, puis à Hienghène et, en privé, monte à Tiendanite. Elle continue par La Foa, se déplace sur tout le territoire, à la rencontre des gens sur le terrain.
Entre le 20 mai et le 7 juin, jour de son départ, la mission du dialogue va ainsi mener 600 auditions : tous les politiques, tous les élus, les chefs coutumiers, les représentants de la société civile…
La venue des envoyés de Rocard n’a pas ramené la paix d’un claquement de doigts. Son séjour est émaillé d’incidents : massacre de bétail à Gondé, barrages indépendantistes à Poindimié, barrages loyalistes à Témala et à Ponérihouen, incendie de la maison Mennesson à Pouembout. Les deux occupants, âgés, ont été enfermés dans la salle de bain et n’échapperont à la mort que de justesse.
« Des hommes de bonne volonté »
Mais, parallèlement, la mission multiplie les signes. À Ouvéa, par exemple, elle observe une minute de silence en mémoire des gendarmes tués, mais s’incline également sur la tombe des « 19 » et va à Gossanah. Elle parle sur la natte, sous les cocotiers, à l’ombre d’un temple. Elle va aussi directement à la rencontre des populations, à Nouméa, dans les quartiers, en Brousse.
« Des hommes de bonne volonté ont accepté de partir pour faire que les choses cessent d’être au bout des fusils, explique alors Roger Leray. Nous sommes ici pour enrayer une mécanique tragique, impitoyable, probablement parce que nous croyons dans la vie, les valeurs d’humanité qui reposent sur le respect de l’autre. Les contacts que nous avons eus, explique encore le franc-maçon, montrent à l’évidence qu’il y a une formidable volonté de paix dans ce pays. Nous faisons en sorte que cette volonté puisse s’exprimer en liberté au bénéfice des uns et des autres. »
Elle s’exprime si bien que la mission, qui sent quelques « frémissements » dans les concessions réciproques et l’envie de se parler, va repartir plus tôt que prévu, le 7 juin. À Tontouta, Christian Blanc se contente de souligner qu’il va falloir, « dans les jours et les semaines à venir, que tous nous fassions preuve de tolérance, d’intelligence, de respect des différences, des cultures, de la dignité des uns et des autres. Il y faudra du temps. Vous devez, nous devons nous y employer ».
La mission du dialogue, jugera plus tard Michel Rocard, « a créé une situation qui a fait que les deux chefs n’ont plus pu éviter de se parler, ni de venir à Paris parler au gouvernement ». C’est ce qu’ils vont faire à partir du 15 juin 1988.

Les participants à la table ronde de Nainville-les-Roches. Au premier rang de gauche à droite : Jacques Laleur, Paul Napoarea, Édouard Wapae, Roch Pidjot, Georges Lemoine (ministre des DOM-TOM), Marie-Paule Serve, Jacques Fournet, Franck Wahuzue ; 2e rang : Gabriel Païta, Yeiwéné Yeiwéné, Lionel Cherrier, Atelemo Taofifenua, Auguste Parawi-Reybas, Jean-Marie Tjibaou, M. Ferstembert ; 3e rang : Jean Lèques, M. Mathieu, Jean Montpezat, Jacques Roynette, Dick Ukeiwé, Victorin Boewa, Jean-Pierre Aïfa ; 4e rang : M. de Gouttes, Gaston Morlet, Yves Tissandier, Maurice Perrier, André Caillard, Christian Boissery et Éloi Machoro.
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