C’est un texte magnifique qui ouvre l’accord de Nouméa : un préambule qui n’est pas une simple introduction, ni un geste unilatéral de repentance sur la colonisation, mais un acte de foi écrit à trois mains qui jette un regard lucide sur le passé pour mieux envisager un avenir partagé au sein d’un destin commun. Objet de longs débats, il donne son sens à l’accord.

Alain Christnacht fut le rédacteur du préambule de l’accord de Nouméa. Il écrivait la partition, mais la musique était bien celle des partenaires locaux.
Ce préambule s’articule en cinq points. Le dernier, plus technique, liste les dispositions de notre statut actuel ; les quatre premiers ont une dimension morale et rappellent ce qu’a été la colonisation de la Nouvelle-Calédonie « pour exprimer avec des mots partagés une réalité jusque-là tue, et ainsi libérer tous les Calédoniens du poids de trop nombreux non-dits », explique Alain Christnacht, la cheville ouvrière de l’État dans la négociation de l’accord.
Le meilleur souvenir qu’il garde de cette période, expliquait-il aux Nouvelles voici quelques années, est bien « celui de la discussion du préambule. Beaucoup de moments forts de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie y passaient, comme des fantômes. Ce n’était pas facile pour les uns d’admettre les “ ombres ”, ni pour les autres d’admettre les “ lumières ”. Nous avons essayé de trouver des formulations pudiques, mais en évitant la langue de bois. Les responsables politiques ont vraiment été à la hauteur des enjeux. »
Les ombres
Lorsque la France prend possession de la Nouvelle-Calédonie, rappelle le préambule, « ce territoire n’était pas vide ». Il était peuplé d’hommes et de femmes dénommés Kanak, qui « avaient développé une civilisation propre avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique ». Cette identité était « fondée sur un lien particulier à la terre », chaque individu, chaque clan, se définissant « par un rapport spécifique avec une vallée, une colline, la mer, une embouchure de rivière ». Ainsi, les noms des éléments du paysage, les tabous et les chemins coutumiers « structuraient l’espace et les échanges ».
C’est tout cela que bouscule la colonisation, dont le choc « a constitué un traumatisme durable pour la population d’origine. » Les ombres, ce sont « des clans privés de leur nom en même temps que de leur terre », « des déplacements considérables de populations, dans lesquels des clans kanak ont vu leurs moyens de subsistance réduits et leurs lieux de mémoire perdus ».
Cette dépossession a conduit à une perte des repères identitaires : « l’organisation sociale kanak, même si elle a été reconnue dans ses principes, s’en est trouvée bouleversée ». Simultanément, le patrimoine artistique était « nié ou pillé », et les Kanak « repoussés aux marges géographiques, économiques et politiques de leur propre pays, ce qui ne pouvait que provoquer des révoltes, lesquelles ont suscité des répressions violentes, aggravant les ressentiments et les incompréhensions ».
La colonisation a ainsi « porté atteinte à la dignité du peuple kanak », auquel son identité a été « confisquée ». La lui restituer passe par « une reconnaissance de sa souveraineté, préalable à la fondation d’une nouvelle souveraineté, partagée dans un destin commun ».
Les lumières
Le texte n’oublie par pour autant la part de mérite qui revient aux non-Kanak. « Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière », admet le préambule. Les lumières, ce sont ces hommes et ces femmes « venus en grand nombre aux XIXe et XXe siècles, convaincus d’apporter le progrès, animés par leur foi religieuse, venus contre leur gré ou cherchant une seconde chance en Nouvelle-Calédonie. Ils se sont installés et y ont fait souche. Ils ont apporté leurs idéaux, leurs connaissances, leurs espoirs, leurs ambitions, leurs illusions et leurs contradictions. » Ces nouvelles populations, parmi lesquelles se sont trouvés des hommes capables de porter sur le peuple d’origine « un regard différent, une plus grande compréhension ou une réelle compassion », ont participé « dans des conditions souvent difficiles, en apportant des connaissances scientifiques et techniques, à la mise en valeur minière ou agricole et, avec l’aide de l’État, à l’aménagement de la Nouvelle-Calédonie. Leur détermination et leur inventivité ont jeté les bases du développement. » Et elles ont, elles aussi, à leur manière, subi le colonialisme. Le préambule le dit explicitement : « La relation de la Nouvelle-Calédonie avec la métropole lointaine est demeurée longtemps marquée par la dépendance coloniale, un lien univoque, un refus de reconnaître les spécificités dont les populations nouvelles ont aussi souffert dans leurs aspirations. »
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