Aujourd’hui entraîneur de Valenciennes en Ligue 1, Antoine Kombouaré a noué, au fil des années, des liens uniques avec Christian Karembeu. À l’origine de sa venue au FC Nantes il y a 20 ans, l’ancien international Espoirs, qui sera présent à Numa-Daly à la fin du mois, commente la carrière de celui qu’il considère comme son « petit frère », évoque leur relation et égrène ses souvenirs avec une pointe d’émotion. Entretien.
Quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit lorsque vous pensez à Christian Karembeu ?
C’est très difficile pour moi, car je le connais tellement bien. Je dirai : la fierté. Je suis fier de ce qu’il est devenu. Je l’ai vu arriver, souffrir, grandir… Et aujourd’hui, quand je regarde son parcours, sa carrière, oui, je suis fier de lui.
Plus de vingt ans après, vous rappelez-vous de la première fois où vous avez entendu parler de lui ?
Je m’en souviens comme si c’était hier. Il devait avoir 16 ans et demi ou 17 ans. Alors que j’étais à Nantes depuis six ans, Marc Kanyan m’a appelé pour me parler de deux petits jeunes Calédoniens qui avaient un gros potentiel : Christian, et Victor Zéoula. Marc m’a demandé s’ils pouvaient faire un essai au FCN. Je suis allé voir Robert Budzinski, le directeur sportif de l’époque, et « Coco » (Jean-Claude) Suaudeau, l’entraîneur, pour leur dire que c’était important de leur faire confiance et ils m’ont écouté !
Quels souvenirs gardez-vous de son arrivée à Nantes ?
C’était un vendredi, veille de match, et nous étions au vert. Je n’avais pas pu aller les chercher à l'aéroport, lui et Victor, mais je me souviens les avoir vus débarquer tous les deux, les yeux grands ouverts et, quelque part, je me revoyais en eux, six ans plus tôt. Je me suis immédiatement senti investi d’une mission. J’ai joué le rôle du grand frère pour les mettre dans les meilleures conditions et leur permettre de suivre mes traces, mais ensuite, ce sont eux qui ont fait le boulot. Comme j’étais à l’origine de leur venue, j’étais malgré tout un peu leur tuteur. Quand « Coco » par exemple n’était pas content d’eux, c’est vers moi qu’il se tournait ! La semaine, tous les deux restaient au centre de formation, et le week-end, ils venaient à la maison, comme si nous étions à Nouméa.
Quel regard portiez-vous sur le joueur en devenir qu’il était alors ?
J’ai du mal à le dissocier de Victor car tous les deux avaient des qualités athlétiques énormes. Ils pouvaient courir jusqu’à pas d’heure. Nous, les anciens du groupe, on prenait un coup de vieux à côté (rires). D’un point de vue technique, Victor était le plus doué. C’était un superbe attaquant qui, à l’époque, était même largement supérieur aux Loko et autres Ouédec. Mais Christian, lui, avait une autre qualité : c’était un combattant hors norme, un guerrier. Victor était trop timide et c’est, je pense, ce qui a constitué un frein à sa carrière. Alors que l’état d’esprit de Christian lui a permis de franchir une à une les différentes étapes vers le très haut niveau.
Quels liens aviez-vous avec Christian ?
Christian, il a toujours été comme mon petit frère. On a, dès le début, eu des liens très forts. J’étais là pour lui, dans les bons et les mauvais moments. Je lui disais : « Ne t’inquiète pas, je veille à ce que tout se passe bien. » Après, quand il est passé pro, il n’avait plus eu besoin de moi. Mais encore aujourd’hui, on a des liens très forts, même s’ils sont très pudiques. J’ai beaucoup de respect pour lui. Et je sais que lui aussi en a pour moi. On n’a pas besoin de s’appeler souvent, et lorsqu’on le fait, on ne parle jamais de football. Christian est beaucoup plus à l’aise avec mon épouse alors qu’il a toujours une forme de réserve avec moi, certainement par respect.
Que vous inspire sa carrière ?
Si je ne devais en garder qu’une image, ce serait celle où il soulève la Coupe du monde, le 12 juillet 1998. C’était vraiment très fort pour nous tous. Vous imaginez ? Pour la première fois, un joueur du Pacifique gagnait la plus haute récompense dans le football. Enfin ! Ma plus grande fierté est de l’avoir vu arriver à ce niveau. Ça aurait été mon fils, je l’aurais vécu de la même manière. Cette réussite, il ne la doit qu’à lui-même. Beaucoup de gens ont pensé que j’aurai pu ressentir une pointe de jalousie à ce moment-là. Mais c’est un sentiment qui n’existe pas chez nous. En finale de la Coupe du monde, j’ai au contraire pleuré comme un gosse tellement j’étais ému et fier de le voir là. Quand il souffrait, je souffrais. Quand il sautait, je sautais !
Vous vous êtes retrouvés à plusieurs reprises adversaires sur un terrain et…
(Il coupe) Et c’était vraiment très dur. Non seulement en raison de nos liens, mais surtout parce qu’il ne lâchait rien pendant quatre-vingt-dix minutes. Heureusement, avec nos postes respectifs, les duels entre nous étaient plutôt rares. On s’évitait aussi peut-être (rires).
La finale de la Coupe de France 1993 entre Nantes et le PSG, marquée par l’expulsion de Christian, reste ancrée dans la mémoire collective…
C’est sûr que je ne pourrai jamais l’oublier non plus. C’était vraiment un match très particulier. Quand je pense que c’est moi qui tire le penalty suite à la faute… (songeur) Sur le moment, je n’ai même pas réalisé que c’était Christian qui était expulsé. J’étais déjà dans mon truc. Il y avait penalty et c’était moi qui devais le tirer. Point. Ce n’est qu’après avoir marqué que j’ai pris conscience qu’il n’était plus sur le terrain. Après le match, on est allé boire un verre tous les deux, on en a parlé, il n’y a pas eu de problèmes. Mais c’est un épisode qui l’a fait évoluer. Il a vraiment passé un cap ce jour-là.
Que représente pour vous son jubilé, le 31 mai, à Nouméa ?
C’est dans la logique des choses pour lui, et c’est fantastique qu’il puisse l’organiser chez nous, en Nouvelle-Calédonie. Pour moi, c’est aussi très fort, émotionnellement parlant. Parce que c’est Christian. Parce que cela fait dix-neuf ans que je ne suis plus revenu à Nouméa, hormis il y a deux ans lors du décès de ma maman… Mon travail est tellement prenant que je ne peux pas me permettre de m’absenter comme ça. Mais là, je n’ai pas le droit de rater un tel événement. Je suis content d’être à ses côtés et de le fêter. Il symbolise notre réussite à nous tous, les joueurs du Pacifique. C’est un moment important pour lui, et il peut être fier de voir que tous les autres champions du monde seront là aussi. Cela montre l’estime qu’ils ont pour lui.
Et vous, vous n’avez jamais pensé à organiser votre propre jubilé ?
On me l’a souvent demandé (sourires). J’ai participé à un certain nombre de jubilés, celui de Raï, de Leonardo, de Roche, etc… Mais moi, je suis toujours dans le football, donc je n’en ressens pas le besoin.
Imaginons que l’entraîneur Antoine Kombouaré accueille aujourd’hui, au sein de son effectif, Christian Karembeu, le joueur.
(Sourire) Quand Christian est arrivé à Nantes, je me rappelle des discussions que j’ai pu avoir avec « Coco » Suaudeau. Il était vraiment embêté car il ne savait pas comment l’utiliser ! Christian, c’était une force de la nature. Un joueur imprévisible. Définir avec précision un poste pour lui sur un terrain, c’était quasiment impossible. Il voulait résoudre les problèmes de tout le monde et jouer partout où il pensait qu’on avait besoin de lui. C’en était même dangereux pour l’équilibre d’une équipe. « Coco » le positionnait latéral droit et il pouvait, d’un seul coup, se retrouver avant-centre. Je pense que j’aurais été confronté aux mêmes difficultés.
Mais vous avez bien une petite idée du poste auquel vous l’auriez fait jouer ?
Je l’aurais imposé comme milieu défensif car cela reste, pour moi, son meilleur poste. C’était un mur, un joueur qui déménageait et qui était aussi capable d’insuffler une dynamique à tous ses coéquipiers. Je l’ai vu vivre des matches vraiment difficiles avec les Bleus, mais il restait de bonne humeur et il avait un véritable impact dans le groupe. C’est le genre de joueur que tout entraîneur voudrait avoir dans son équipe.
Avez-vous un message pour lui à l’heure où il s’apprête à fêter son jubilé ?
Je lui dirai simplement merci. Merci pour tous ces instants de bonheur qu’il nous a fait vivre. Merci pour la carrière qu’il a réalisée. Il a donné et il donne encore aujourd’hui la possibilité aux jeunes Calédoniens de croire en eux, de se dire que oui, c’est possible de jouer au plus haut niveau en venant d’une tribu, dans une petite île. C’est un message d’espoir extraordinaire. Et merci enfin pour m’avoir rendu la confiance que je lui ai accordée en le faisant venir à Nantes. En réussissant une telle carrière, il ne pouvait pas m’offrir de plus beau cadeau. Frédéric Ragot
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