Un accord au bout de la nuit, scellé par une poignée de main entre Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, le 26 juin 1988. Sept semaines seulement après l’affaire d’Ouvéa, c’est plus qu’un symbole. C’est l’acte fondateur de la Calédonie contemporaine.
Ils ne pouvaient plus éviter de se parler, et ils l’ont fait. Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou sont reçus par Michel Rocard à Matignon le 15 juin 1988, moins de deux mois après la tragédie d’Ouvéa. Le Premier ministre, souffrant, est obligé d’aller s’installer dans un bain chaud pendant que les deux hommes discutent, se disputent. « Je décrète alors que je resterai dans mon bain jusqu’à ce qu’ils rédigent un communiqué qui dise peu de chose sur l’essentiel mais simplement que la paix est possible et qu’on entrevoit des conversations officielles de délégations, racontera Michel Rocard une douzaine d’années plus tard. Je n’en démordais pas. J’ai dû attendre encore une heure et demie. »
Dans les jours qui suivent, Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou ont de longues conversations dans le kiosque à musique du parc de Matignon. Dialogue utile. « J’ai beaucoup appris, dira Jacques Lafleur. J’espère que lui aussi. Ce fut sans doute le cas, car nous avancions sur une voie commune, en laissant de côté pour un temps ce qui nous divisait trop fortement. »
Mais pour Michel Rocard, il fallait passer des confidences privées n’engageant que leurs auteurs à des discussions officielles. Les délégations du RPCR et du FLNKS rejoignent donc leurs leaders. L’ultime négociation commence le samedi. Elle aboutit le dimanche à l’aube. « Un sentiment humain envahissait ceux qui étaient présents, raconte Jacques Lafleur. En dehors de toute arrière-pensée politique, une formule m’est venue aux lèvres : il faut savoir donner et pardonner. » Jean-Marie Tjibaou explique que « c’était émouvant parfois », qu’il « fallait bien choisir entre continuer à s’entre-tuer et construire l’avenir ». Michel Rocard se félicite de ce que chacun ait accepté « non plus de vaincre mais de convaincre ».
De cet accord, il reste surtout une photo, celle de la poignée de main. Le texte lui-même n’était qu’une déclaration générale de vingt-cinq lignes. Celle-ci renvoyait à un deuxième texte intitulé « Les conditions d’une paix durable : l’État impartial au service de tous » et à un troisième texte précisant l’évolution institutionnelle, économique et sociale du territoire, sur lequel les signataires s’engageaient à obtenir l’aval de leurs partis respectifs. L’accord de Matignon fixe les principes généraux. Les détails viendront avec l’accord Oudinot, signé deux mois plus tard, le 20 août, au ministère des Dom-Tom. D’où l’appellation plurielle du premier accord, dit Matignon-Oudinot.
Un miracle que l’accord ait pu vivre
Plus personne ne conteste aujourd’hui le bien-fondé de cet accord et de la poignée de main entre deux hommes que certains n’hésitent pas à qualifier de « pères fondateurs ». Mais c’est tout de même un miracle que l’accord ait pu vivre, tant les Calédoniens des deux bords ont eu du mal à l’accepter, particulièrement en raison de l’amnistie générale qui l’accompagnait, y compris pour les crimes de sang. Jacques Lafleur, au sommet de sa popularité, a convaincu sans trop de mal le RPCR. Pourtant, lors du référendum national qui a validé le dispositif, le oui ne l’a emporté qu’à 57 % sur le Territoire. Le Sud loyaliste a voté majoritairement contre. C’est la Brousse indépendantiste qui a sauvé l’accord. Mais il a fallu, comme disait Jean Marie Tjibaou, « expliquer et encore expliquer, car ce n’est pas évident de faire en sorte que des gens qui ne s’aiment pas envisagent de regarder ensemble vers l’avenir ».
Mais expliquer n’a pas suffi à étouffer tous les fanatismes. Onze mois après la poignée de main, le 4 mai 1989, Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yéiwéné sont assassinés à Wadrilla par un extrémiste de leur propre camp. Leur courage politique les a condamnés. L’accord mourra-t-il avec eux ? La Calédonie retient son souffle mais le monde indépendantiste, un instant ébranlé, décide la poursuite du processus.
Dans les deux camps, on honore les disparus. La France aussi témoigne de la perte ressentie. Michel Rocard est là, venu de Paris pour les obsèques à la cathédrale de Nouméa. Pour condamner les armes et plaider la paix.
« Souvent un homme est plus grand mort que vivant, dira plus tard Jacques Lafleur, mais je persiste à penser que Tjibaou aurait été plus grand et plus utile vivant. »
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