L’année 1990 s’efface. La provincialisation va fêter ses deux ans. Les plus inquiets, ou peut-être les plus prévoyants, pensent déjà à la suite, avec la même question qui se pose aujourd’hui : comment fait-on pour sortir du processus sans retourner à la case départ et au rapport de force ? Par la « solution consensuelle ».

Dès 1991, Jacques Lafleur estime qu’un référendum-couperet faisant un vainqueur et un vaincu ne purgerait en rien la question de l’indépendance. Il propose donc une « solution consensuelle », négociée, qui aboutira sept ans plus tard.
L’idée vient très tôt. Dès avril 1991, à peine trois ans après la poignée de main, Jacques Lafleur propose, lors d’une convention RPCR à Rivière-Salée, la recherche d’une « solution consensuelle » qui éviterait un « référendum-couperet ». Il explique que le scrutin de 1998, du type pour ou contre l’indépendance, ne réglera rien compte tenu de l’équilibre inchangé des forces politiques. Qu’il risque même, en faisant un vainqueur et un vaincu, de renvoyer la Nouvelle-Calédonie à la case départ. Qu’il faut imaginer autre chose. Qu’il vaut mieux, après les provinciales de 1995, discuter d’une solution à caractère consensuel qui n’exclurait pas l’autonomie interne.
À Koindé, où il tient ce même week-end son dixième congrès, consacré à la définition du projet de société qu’il propose pour convaincre du bien fondé de sa revendication, le FLNKS tend l’oreille. « L’autonomie ne nous intéresse pas, mais toute proposition qui pourrait ouvrir une discussion dans une perspective d’indépendance pourrait être prise en compte », explique Paul Néaoutyine. Ce n’est encore qu’une idée, un ferment. Mais la « solution consensuelle » va peu à peu entrer dans le langage commun de la politique calédonienne, même si les indépendantistes préfèrent la baptiser « solution négociée » ou « indépendance négociée ».
Et de fait, en octobre 1995, les partenaires calédoniens se retrouvent à Paris, à l’invitation d’Alain Juppé, pour explorer « les voies du consensus » entre deux projets.
« Solder le contentieux colonial »
Pour le RPCR, ce sera le « pacte trentenaire », un « schéma d’émancipation et de large décentralisation de la Nouvelle-Calédonie » qui propose le maintien des provinces et la mise en place d’un exécutif local élu. Il prévoit un partage entre compétences locales et compétences nationales, de manière à détacher le pouvoir local de la tutelle de l’État sans toucher aux attributions de la souveraineté qui restent confiées à la France.
Le FLNKS, s’inspirant de la notion d’indépendance-association, propose un processus d’accession irréversible à l’indépendance au terme d’une période à fixer. Il réclame des transferts de compétences, des signes identitaires, un président de la République et deux chambres en plus des provinces. Et il demande avec insistance à l’État de « solder le contentieux colonial » qui découle de la prise de possession de 1853, de la confiscation de la souveraineté kanak et de l’immigration d’autres populations.
De ce contentieux, les indépendantistes n’ont pas donné de définition précise mais ils ont demandé à l’État, qui n’a jamais contesté avoir une dette envers le peuple kanak, des « gestes forts » supposés solder la créance. L’un, politique et symbolique, se traduira par le préambule de l’accord de Nouméa. L’autre, culturel, est d’ailleurs prévu par l’accord de Matignon : la construction par l’État d’un lieu dédié à l’identité kanak. Ce sera le centre Tjibaou. Le dernier est économique et concerne le rééquilibrage, par la réalisation de l’usine du Nord attendue depuis le début des années soixante-dix.
Se pose à cet égard la question de l’accès aux ressources minières. L’État veut la dissocier des questions politiques et s’engage à obtenir rapidement d’Eramet qu’elle rétrocède ses titres miniers de Poum et de Tiébaghi à la SMSP. Mais Eramet résiste et les indépendantistes en font une condition sine qua non de la reprise des discussions. C’est « le préalable minier », imposé par l’Union calédonienne, qui va diviser les indépendantistes, figer le processus des négociations politiques et alimenter les tensions pendant près de deux ans. Eramet finira par proposer le Koniambo, le dernier grand massif garniéritique du pays, dont elle a sous-évalué les réserves. Le conflit se réglera par la signature de l’accord dit « de Bercy », au ministère de l’Économie et des Finances, le 1er février 1998.
À la SMSP, le Koniambo. À Eramet, les massifs de Poum et de Tiébaghi, plus une soulte de 20 milliards. Comme dit la chanson, c’est la France qui paie...
|
Dans la même rubrique |
|
|
 |
|