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  Dossier > 20 ans d'accord - 18/06/2008    
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Tous les articles du dossier : 20 ans d'accord

La poignée de main 20 ans après
Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou se sont donné une poignée de mains historique en juin 1988. Vingt ans après, le vieux chef loyaliste et la veuve du leader indépendantiste se sont donné l’accolade en hommage à cet instant décisif. Mais pas avec le même sentiment. Jacques Lafleur a la conviction du chemin parcouru. Marie-Claude Tjibaou attend toujours le rééquilibrage. Entretiens croisés.



Les Nouvelles calédoniennes : Quel sens donnez-vous à la poignée de main échangée entre vous cette année, vingt ans après celle qui a mis fin aux
Événements ?
Jacques Lafleur :
J’ai répondu à un vœu formulé par Marie-Claude Tjibaou. J’ai été heureux de le faire. J’ai en souvenir cette phrase de Kiki Karé : « Si y a pas toi y a pas moi ». C’est une belle formule. La poignée de main échangée il y a vingt ans était une reconnaissance réciproque. Jean-Marie Tjibaou m’avait dit : « La Calédonie n’est la propriété d’aucune ethnie. Chacun a le droit d’y vivre et d’y travailler. » Nous étions d’accord sur ce point. Notre différence, c’était, lui, l’indépendance, et, moi, l’attachement à la France. L’indépendance était pour lui la reconnaissance de l’identité mélanésienne. Mais il n’était pas favorable au retour des traditions. Il l’a écrit : « Le retour à la tradition est un mythe. (...) La recherche d’une identité se fait devant soi, jamais derrière. » C’était un homme de progrès.
Il y a vingt ans, notre geste était loin de faire l’unanimité. C’est même pour cela que Jean-Marie Tjibaou a été assassiné. La poignée de main échangée avec sa veuve était donc une façon de faire revivre et d’honorer cet homme qui est allé au bout de ses convictions.
Marie-Claude Tjibaou : Pour moi, cette poignée de main revient à dire que je ne renie pas ce qui a été fait. Il faut continuer dans cet esprit pour construire le pays. Mais j’observe qu’on est aujourd’hui beaucoup plus préoccupé par l’économie que par les hommes. La Calédonie est fractionnée en trois provinces très différentes, très inégales, et j’ai l’impression que chacun se bat pour sa parcelle. J’ai peur que les gens ne passent plus de temps à se combattre qu’à travailler ensemble. Voyez l’usine du Nord qui n’est toujours pas une réalité. Alors que celle du Sud en est une en dépit des difficultés. Le rééquilibrage ne s’est pas fait. J’ai entendu des paroles très dures lors de la campagne des législatives. Alors je m’interroge sur ce qu’est devenue cette poignée de main.

Quelle est aujourd’hui votre vision du destin commun et du rééquilibrage ? Sont-ils en marche ou en panne ?
Jacques Lafleur :
Je crois que le destin commun est en marche. Certains ont compris plus vite que d’autres que c’était la seule solution. À l’époque, notre démarche a été repoussée avec vigueur de part et d’autre. Et puis un argument a fini par porter. C’est celui que, dans la situation où nous étions, un référendum immédiat aurait fait un vainqueur et un perdant. Le vainqueur aurait été le camp anti-indépendantiste. Ce qui aurait ravivé l’amertume de l’autre camp.
Il valait mieux poursuivre la période de dialogue et même l’institutionnaliser pour finir par se comprendre. On a fait un pacte trentenaire et on en arrivera au bout dans moins de dix ans. Ce travail a été possible grâce à Alain Chrisnacht.
A ce jour, on peut considérer que le rééquilibrage politique est réussi. Maintenant doit venir le rééquilibrage économique et, de ce point de vue, hélas, la côte Est me paraît sinistrée. Elle paye encore aujourd’hui l’absence de tous ceux, Noirs comme Blancs, qui ont dû partir à l’époque.
Marie-Claude Tjibaou : Le rééquilibrage aurait pu et dû aller beaucoup plus vite. La province Sud s’est formidablement développée. Pas les autres. Le BTP marche tellement dans le Sud qu’on manque d’artisans dans le Nord. Or il y a beaucoup à faire. Même si le développement économique mélanésien ne peut et ne doit ressembler à celui de Nouméa, les gens ont le droit de vouloir de l’eau chaude, de l’électricité solaire, des routes carrossables. On a besoin que la modernité vienne améliorer notre vie. Mais on ne veut pas casser notre
culture et notre coutume. Un artisan, un GDPL peuvent très bien prospérer en faisant la part des choses entre l’entraide, la coutume, et les règles comptables ou celles des appels d’offres. L’un ne doit pas casser l’autre.
Il n’empêche, des gens sont morts pour que les choses changent. Ça fait vingt ans qu’on attend et nos jeunes commencent à être aigris. On a l’impression que notre lutte a servi au plus grand nombre, mais moins à nous qu’aux autres. Et puis nos élus sont absorbés par la gestion du quotidien et ne donnent plus de lisibilité à leur action. Si mon mari était encore en vie, l’usine du Nord existerait aujourd’hui.

Selon vous, quelle sera la sortie de l’accord de Nouméa et quelle période s’ouvrira ?
Jacques Lafleur :
Je crois que ça ne se réglera pas par le ou les référendums, mais par le dialogue. Il ne peut pas y avoir de fin à la Calédonie multiraciale, et personne ici ne peut prétendre posséder tous les droits. L’ardente obligation des futurs responsables politiques sera de maintenir le dialogue et de n’inspirer de sentiment de domination à personne.
Marie-Claude Tjibaou : Si les gens des deux camps ne se remettent pas ensemble pour travailler, chacun va aller de son côté, chacun dans son monde. On arrivera aux échéances et tout recommencera. Il faut des grands leaders dans chaque camp et nous ne les avons pas. Pour le moment, avec la défiscalisation, des gens viennent, font des affaires, repartent. Ce n’est pas ça, construire le pays. Je crois que nous devons aller au bout de l’accord, mais si l’on veut éviter une nouvelle période de friction, il faut que les gens se rapprochent. En province Nord, nous avons un parlementaire (N.D.L.R. : Pierre Frogier). J’ai beau chercher, je ne sais pas ce qu’il fait pour nous, pour le rééquilibrage. Il a passé des années à répéter que l’usine du Nord ne se ferait pas. À part ça, trouvez-moi un exemple de ce qu’il a fait au profit du nord de sa circonscription.
L’important est moins l’évolution de nos institutions que celle de la justice sociale. On prend la terre de ce pays et on l’exporte sans que les enfants qui y sont nés perçoivent quoi que ce soit. Le mouvement indépendantiste est né quand l’État n’entendait pas nos appels sur la justice et la reconnaissance.

Si Jean-Marie Tjibaou était encore vivant aujourd’hui, qu’auriez-vous à lui dire ?
Jacques Lafleur :
Je n’aime pas beaucoup cette question. Tjibaou n’est plus là, il a été assassiné. Mon souhait est que le plus grand nombre lui ressemble, s’inspire de lui, et ce sera source de paix, de prospérité et de justice. Je lui dirais tout de même quelques phrases de mon livre. « Nous sommes un peuple composé d’une mosaïque d’ethnies dont aucune ne pourra jamais prendre le pas sur les autres. La France est une grande nation forte de deux mille ans d’histoire, d’un rayonnement universel, et s’en exclure reviendrait à se priver du ciment qui unit les communautés du petit peuple que
nous sommes. »
Marie-Claude Tjibaou : Il est toujours présent. J’ai eu le privilège d’être sa moitié. J’ai continué la route et élevé nos enfants. Voilà ce que je lui dis.
Tout ce que mon mari a fait, c’est pour qu’on soit plus heureux, pas pour qu’on régresse. Il voulait léguer à ses enfants un pays riche en pensées, riche en fleurs, riche en nourriture. Voilà, c’est tout simple.

 



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