Chassées du Quartier-Latin, les prostituées de la ville tiennent trottoir au port autonome, où elles travaillent maintenant en toute tranquillité. Mais les nuits sont longues et parfois chaudes…
Dès 10 heures du soir, le Quartier-Latin et surtout le port autonome deviennent le théâtre d’un ballet aux danseuses « légères et court vêtues ». Elles, ou ils, car la plupart sont des travestis ou des transsexuels, arpentent les trottoirs en quête de clients. Une voiture passe et repasse. Aussitôt, le déhanché se fait un peu plus provocant, le manteau s’entrouvre légèrement. Rien de plus. Cela suffit. Le chauffeur ralentit devant la fille de son choix qui se rapproche aussitôt de l’auto. Rapide échange de propos : « 5 000 francs la fellation, 10 000 francs la passe ». Si au Quartier-Latin, l’affaire se passe entre quatre murs, au port autonome, tout se déroule dans les voitures. Aller-retour rapide et de nouveau, elles prennent la pose. Tout est feutré. Pas de hurlements ou de crêpages de chignon. « Il y a un peu de concurrence entre nous, mais n’importe qui peut venir bosser. Il n’y a pas de souci. On se demande plutôt, c’est qui cette nouvelle ? Et de toute façon, il n’y a pas de proxénète », explique M*, transexuelle. Côté clients, il semble que l’agressivité ne soit pas non plus trop souvent au rendez-vous : « On a des clients de tous les âges. De 18 ans aux plus âgés et de toutes les classes sociales. En général, ça se passe plutôt bien. Parfois, certains clients sont agressifs. Ils arrivent saouls ou défoncés. Il faut y aller au feeling. Je ne monte pas avec des mecs qui ne sont pas clairs. Mais ici, c’est gentil. En France, les clients sont beaucoup plus agressifs. »
« Je vais voir les travestis parce qu’il n’y a pas de femmes sur le trottoir, confie plutôt gêné C*. Je fais comme si… Mais après, je ne suis jamais très fier. » Pour M*, il y a effectivement deux sortes de clients : « Ceux qui font comme si on est des femmes et qui ne nous touchent pas, et les autres… Ceux-là savent très bien qui ils viennent voir. Même si systématiquement, ils nous demandent si on est des hommes ou des femmes. » Pause. « Les travestis et les transsexuels sont très recherchés. C’est le fantasme de tous les hommes. Une jolie fille qui n’a pas un sexe de femme. Ils essaient. Ils nous disent : j’ai pas ça avec ma copine. »
« On a des clients de tous les âges et de toutes les classes sociales »
Les voitures continuent de tourner. Beaucoup font plusieurs fois le tour du bloc, histoire d’avoir un aperçu général. De temps à autre, une voiture de la police fait un passage. « Ils nous laissent tranquilles. On travaille comme on veut, confie la jeune femme. C’est plutôt pour vérifier que nous n’avons pas de problèmes. »
Entente cordiale donc entre la police, la mairie et les filles. Car au port autonome, elles ne dérangent personne. Au Quartier-Latin, d’où elles se font chasser régulièrement, les riverains apprécient moyennement cette clientèle. « Elles attirent toute une faune. Et après on a des cambriolages, des bagarres… On préférerait que ça ne se passe pas sous nos fenêtres », râle une dame qui vit depuis plusieurs années dans le quartier. « On ne les voit plus trop. C’est plutôt calme. C’est tout de même mieux pour l’image du quartier », confie un autre habitant.
Et les filles, comment vivent-elles cette vie marginale ? Comment voient-elles leur avenir ? M*, elle, semble bien dans la vie qu’elle a choisie. Plus ou moins. « J’ai commencé toute jeune. C’était surtout l’envie de se coller à des personnes qui sont comme vous car on se sent différent. Puis les années passent, on est dedans… Aujourd’hui, je vis bien ma sexualité. C’est un choix de vie qui me convient pour l’instant. Au début, je me disais que ce n’était pas valorisant mais, par la suite, j’ai trouvé un équilibre. Mais toutes ne le vivent pas aussi bien que moi. (...) J’ai des projets. Je n’ai aucun regret. Il n’y a aucune obligation. C’est de l’argent gagné facilement et rapidement. C’est très difficile d’en sortir, mais il n’est jamais trop tard pour se ranger de tout ça. Je suis très positive », conclut la jeune femme en redressant la lanière de son petit sac à main. Les talons hauts claquent sur le trottoir et elle s’éloigne dans un déhanchement suggestif. La nuit ne fait que commencer.
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