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  Dossier > 20 ans d'accord - 18/06/2008    
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Tous les articles du dossier : 20 ans d'accord

Les années de cendres
S’il y a un « miracle » calédonien, il ne peut se mesurer qu’à l’aune des « événements », un mot bien pudique pour masquer quatre années de quasi-guerre civile, entre le bris des urnes de Canala par Éloi Machoro, le 18 novembre 1984, et le drame d’Ouvéa, le 5 mai 1988.

S’il faut commencer par un symbole, il est clair que c’est le coup de hache d’Éloi
Machoro sur l’urne de la mairie de Canala, le 18 novembre 1984, qui marque le coup d’envoi d’un cycle d’une rare violence pour une petite communauté d’alors 145 000 habitants.
Ces « élections de la violence », qui ouvrent une longue période insurrectionnelle, avaient été précédées de signes annonciateurs. Huit semaines auparavant, le 24 septembre, le Front indépendantiste (FI) s’était transformé en FLNKS, Front de libération nationale kanak et socialiste. Il refusait le statut Lemoine, au motif qu’il n’allait ni assez loin ni assez vite au regard des promesses d’indépendance de François Mitterrand en 1981, et qu’il ne restreignait pas le corps électoral du référendum à venir aux seuls Kanak et aux « victimes de l’histoire ». Le tour cycliste avait été stoppé sur le barrage de Tibarama. Le 17 novembre étaient revenus les 17 « stagiaires libyens » du premier des deux groupes que les indépendantistes avaient envoyés se former chez Khadafi.
Mais à partir du 18 novembre, tout s’accélère face à des forces de l’ordre dépassées, sans effectifs et sans ordres clairs. Le jour du scrutin, la mairie de Sarraméa est incendiée, les barrages fleurissent. Le 20, Éloi Machoro et ses hommes investissent la gendarmerie de Thio, puis se retirent, mais organisent le blocus du village dont la population va vivre des mois de terreur. Le 22, le sous-préfet Demar et sa famille sont séquestrés à Lifou. Le 23 interviennent les premiers tirs contre des CRS (quatre blessés) à La Conception. Le 27 arrivent 600 gendarmes en renfort. Le 29, première fusillade à Ouégoa, et gendarmerie de Poum investie. Le 30, huit maisons brûlées à Poya. Et le premier mort, Émile Mézières, loyaliste tué au carrefour de Bondé, entre deux barrages indépendantistes, alors qu’il s’assurait du passage d’une ambulance. La fusillade qui suit fait six blessés, et deux autres morts dans les rangs indépendantistes, Mickaël Daouilo et Vianney Thiorama. Il y aurait eu ce jour-là six autres morts, qui n’ont jamais été officiellement recensés.
Étonnamment, il a fallu douze jours pour qu’arrive l’irréparable. Comme si, jusqu’ici, on avait hésité, tiré pour faire peur plus que pour tuer. Ce ne sera plus le cas.
Le 2 décembre, Éloi Machoro, ministre de la sécurité du « gouvernement provisoire de Kanaky » installé la veille, passe de maison en maison saisir les fusils des gens de Thio où il est maître. Le 3, deux blessés par balle à Saint-Louis. Le 5 décembre, au lendemain de l’arrivée d’Edgard Pisani, délégué du gouvernement doté des pleins pouvoirs, survient l’embuscade de Hienghène. De nuit, sur la route de Tiendanite, le « clan des métis » a barré la route à deux camionnettes du FLNKS, attaqué à la dynamite, éclairé au projecteur et tiré à la chevrotine. Dix morts, dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou qui, malgré tout, maintient son appel à une levée des barrages qui n’interviendra que très progressivement.

107 barrages, 96 incendies, 41 pillages,
15 utilisations d’explosif, 84 interpellations, 66 armes saisies


L’embuscade de Tiendanite, dont les auteurs seront acquittés pour légitime défense, verdict qui contribuera à la remontée de la tension en 1988, est l’un des temps forts des Événements. Il en est d’autres bien sûr. L’histoire a retenu le siège de Thio, la mort du jeune Yves Tual, celle de Machoro le lendemain, les émeutes de Nouméa du 11 janvier (mille manifestants anti-indépendantistes lancés contre le haussariat pendant vingt-six heures, 48 blessés, 51 interpellations) et du 8 mai 1985. Et, pour finir, l’attaque de la gendarmerie d’Ouvéa le 22 avril 1988 (quatre morts) et le dénouement tragique de la prise d’otages (21 morts le 5 mai, dont 19 indépendantistes et 2 militaires).
Mais les années de cendres ne sauraient être réduites à leurs paroxysmes. Au 31 décembre 1984, six semaines après le début des Événements, un bilan officiel fait état de 107 barrages, 96 incendies, 41 pillages, 15 utilisations d’explosif, 84 interpellations, 66 armes saisies. Et cela va continuer. Dans une thèse soutenue quelques années après, le juge Semur, alors en poste à Nouméa, va recenser 1 800 actions violentes, dont 257 incendies et 950 vols de biens ou d’armes.
Jour après jour, c’est surtout la Brousse qui souffre. Manque d’eau, manque d’électricité, manque de vivres. C’est le temps des ravitaillements de la côte Est en bateau, des déplacements en convois routiers protégés par les gendarmes, VBRG en tête pour dégager les barrages qui se reforment derrière le dernier camion. C’est le temps des cagoulards armés. C’est le temps des réfugiés, Calédoniens et Kanak loyalistes, évacués par centaines de Ouégoa, de la côte Est, de Lifou, logés dans des internats. C’est le temps de l’état d’urgence et du couvre-feu, entre le 12 janvier et le 30 juin 1985. C’est le temps des destructions à l’explosif, au palais de justice, à l’Office foncier, aux Impôts, à Do Kamo. C’est le temps du bétail tué, des centres miniers sabotés, de l’écroulement durable du tourisme et de la filière bois. C’est le temps où la Calédonie a un ministère parisien pour elle toute seule. Où il fallait 27 escadrons de mobiles, 5 de CRS et 400 gendarmes territoriaux, soit 3 500 hommes, pour assurer la sécurité d’une élection. C’est le temps des milices qui veillent la nuit, des rackets du « Comité d’action secrète », des écoutes téléphoniques avérées, des rumeurs alarmistes et des psychoses. Et c’est le temps de la mort qui rôde.

Les Événements ont fait plus de 60 morts

Le décompte est macabre, mais les Événements ont fait plus de 60 morts. L’histoire a fait le tri. Elle en a retenu certains, a oublié les autres. N’en sont pas moins morts, pour n’en citer que quelques-uns dans les deux camps, Aldo Goyetche et le gendarme Comte, brûlés dans l’incendie volontaire d’un magasin de Bourail ; Jean-Marie Sangarné, tué à Hienghène ; le major Leconte, sabré à Pouébo ; Marcel Nonnaro, tué avec Machoro ; Simone Heurteaux, caillassée sur la route de Houaïlou et achevée à coups de pierres ;
Lucien George, 81 ans, tué de 21 coups de sabre à Païta ; Célestin Zongo, un tout jeune homme, qui a pris une balle perdue à Montravel. Georges Gérard, Jean-Marie Kabar, James Fels, les gendarmes Maréchal, Berne et Robert. Et puis Léopold Dawano, tué à Saint-Louis ; José Lapetite, abattu à Voh ; Albert Poityé, tué par un militaire à Thiem ; Martial Vanahaa, 16 ans, tiré près de la rivière de Gondé parce que ses parents avaient voté quand il ne fallait pas ; et aussi Julie Akaro, 18 ans, tuée d’une balle à Canala lors d’une fusillade entre forces de l’ordre et indépendantistes, fin avril, au même moment que la prise d’otages d’Ouvéa.
Il n’y a rien de plus grotesque que la rencontre d’une jeune fille et d’une balle de fusil. C’est de là que l’on vient. C’est là où on ne veut plus aller.

 



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