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  Dossier > 20 ans d'accord - 18/06/2008    
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Tous les articles du dossier : 20 ans d'accord

Paroles de jeunes Calédoniens
Ils ont entre 20 et 32 ans, sont étudiant, salariés ou artiste. Vingt ans après la poignée de main, nous avons voulu donner la parole à cinq jeunes Calédoniens issus d’ethnies différentes.
Nous avons donc rencontré Emmanuelle, 20 ans, étudiante en anglais, Cédric, 21 ans, en recherche d’emploi, ancien instituteur itinérant, Tevita, 29 ans, artiste, Kathy, 32 ans, journaliste, et Rémy, 26 ans, commercial. Ils nous font part de leur vécu et de leurs sentiments sur des moments clés de l’histoire du pays. Des Événements à leur vision de l’avenir, voici un condensé de deux heures de discussion, sur une natte, à l’espace Mwa Kaa du centre culturel Tjibaou.




Avez-vous des souvenirs précis des Événements ou comment en avez-vous pris connaissance ? Est-ce un sujet tabou dans votre famille ?

Emmanuelle : Ma mère est née à Hienghène, a vécu à Touho et mon père était avec elle en Brousse. Ils ont vécu le couvre-feu pendant les années 84-86. Ils m’ont raconté comment ça se passait, qu’ils n’avaient pas le droit de sortir, qu’il fallait faire gaffe à qui on parlait. Mes parents ne m’ont jamais parlé des Événements d’une façon critique, ils sont toujours restés objectifs, en racontant comment ils les avaient vécus. Jamais on nous a dit à mon frère et moi : « Ma fille, méfie-toi ! », etc. Ce n’est pas un sujet tabou.
En fait, je remarque que ceux dont les parents habitaient à Nouméa n’ont pas vécu les Événements de la même façon et ne les racontent pas de la même manière à leurs enfants. Je n’ai pas d’a priori envers les gens, pas d’appréhension quand il faut aller parler à un Indonésien ou à un Mélanésien. En plus, ma famille est nombreuse et, dedans, il y a de tout.

Cédric : Dans ma famille, on en parle librement. Quand j’ai besoin de savoir, mes parents me disent ce qu’ils savent. Mes parents n’avaient pas pris part au conflit par peur pour nous. J’ai vu beaucoup de reportages dessus, ma grand-mère avait enregistré toutes les nouvelles télévisées de cette période. Mes parents me disent qu’il faut tout faire pour ne pas en revenir à cette situation. C’est une période qui les a beaucoup choqués. À Gossanah, je savais qu’il s’était passé quelque chose mais je ne savais pas quoi exactement. J’ai vu les reportages récents sur Ouvéa, j’ai interrogé mon entourage car j’avais une vision totalement différente de celle diffusée par RFO. On se pose des questions et on se demande qu’est-ce qu’il a bien pu se passer d’autre ?

Kathy : J’ai des souvenirs entre 84 et 88 des couvre-feu. On habitait à Païta. Quand on allait à Canala, où mon père est petit chef, pour aller au champ, assister à des réunions coutumières ou de clans, à chaque fois qu’on arrivait à Thio, on se faisait arrêter en voiture. Nos parents nous disaient : « Ce n’est rien, c’est normal ! »
J’ai le sentiment qu’on était surprotégés par mes parents, la famille. Les oncles maternels étaient tout le temps là. Et c’est après, au collège et au lycée, que j’ai compris en parlant avec les autres.

Tevita : Je n’ai pas vécu en Brousse mais dans les alentours de Nouméa. En tant que Wallisien, mon père travaillait dans le Nord et, quand il descendait, il nous ramenait un peu ses peurs, mais en même temps, ça nous protégeait. On se disait, il y a peut-être du danger à l’extérieur. Mes deux frères et lui faisaient des tours de garde. C’est plus tard que j’ai compris. Même la télé ne nous montrait rien. Dans ma famille, j’en parle avec une personne mais jamais devant tout le monde. Il y a une certaine pudeur.

Rémy : J’étais petit. On a connu les Événements en Brousse, à Ouaco. Et cela ne s’est pas forcément bien passé. Il y a eu l’Adraf qui est venue récupérer des terres pour les redistribuer, donc nous n’en avons pas un bon souvenir. Je suis descendant de bagnard. On s’est retrouvés avec plus rien. Ma mère, en tant que métisse, était partagée.
Et mon père était dans les milices de l’époque, comme tout le monde.
En gros, ça a pété.



Et à l’école, parle-t-on des Événements ?
Emmanuelle et Cédric :
Non, on parle surtout de la colonisation. Ils ont regroupé Événements et accords de Matignon en deux lignes.

Tevita : D’ailleurs, ils n’appellent toujours pas ça une guerre civile !

Vous voudriez que cela soit clairement enseigné ?
Tevita :
Oui. Car c’est comme si on enterrait un cadavre et qu’on disait qu’il n’a pas existé. Donc on ne peut pas savoir s’il a une histoire. Là, il y a toute une génération où il y a un creux. Des jeunes qui sont tombés dans les peurs de leur grand frère qui ont pris des moments de l’histoire qui leur plaisaient bien. Ils ont entre 20 et 25 ans et ont des peurs qu’ils partagent avec les petits. Ce sont eux les plus fragiles parce qu’ils n’ont pas d’histoire sur laquelle se poser. Et on leur parle de destin commun, mais comment tu peux en parler quand tu n’as pas d’histoire ?

Rémy : Cela devrait être obligatoire à l’école mais sans être amplifié. Pour ne pas raviver des vieilles flammes pas encore éteintes.

Que savez-vous des accords de Matignon et de Nouméa et qu’en pensez-vous ?
Emmanuelle :
Je n’ai pas le souvenir qu’on m’ait raconté les accords de Matignon. C’est quand j’ai vu à la télé Lionel Jospin venu pour la signature des accords de Nouméa que je me suis posé des questions, j’avais 10 ans. Mais, pour moi, Matignon c’est juste une signature. Je n’ai pas la symbolique de l’acte de paix. Quant à l’accord de Nouméa, pour moi, c’est une signature pour un avenir plus paisible. Ce n’est que l’année dernière, grâce à un cours à l’IUFM, que j’ai pris conscience de l’enjeu réel et actuel de l’accord de Nouméa.

Cédric : J’ai aussi le souvenir d’une signature pour les accords de Matignon. Comme j’ai travaillé en tant qu’instituteur itinérant, j’ai fait des recherches sur l’histoire du pays. J’ai vu que c’était l’accord qui a ramené la population au calme. Ça m’a un peu surpris car, pour moi, c’était juste un accord.

Kathy : Je garde l’image de la poignée de main. J’ai le souvenir après l’attaque de Gossanah que, quelques semaines après, il y a la signature. J’ai trouvé ça rapide. J’étais dans une école catholique à Païta entourée de Wallisiens et, quelque part, tu le vivais, cet accord de paix. Même si je garde l’image d’une histoire récente douloureuse même maintenant.

Rémy : Je m’en souviens bien. Mais, pour ma part, je pense que ça a été une signature réfléchie mais pas finie. C’est le problème de tous les accords. Ils se font à la hâte parce qu’il faut trouver une solution et c’est ce qui a amené l’accord de Nouméa, mais on repousse à chaque fois la solution à plus tard. Et c’est ce qui est en train de se passer à nouveau. Déjà, je connais très peu de jeunes qui ont lu le texte de l’accord. Il y a très peu de gens qui s’informent là-dessus. Beaucoup disent des bêtises et ne se rendent pas compte de ce qui va vraiment se passer.

Et, justement, vous avez l’impression d’en connaître le contenu ?
Tevita et Kathy :
On les a lus. Mais il y a des termes dedans...

Cédric : Au lycée, on a lu uniquement le préambule. Le destin commun, tout le monde a voté pour. Après il y a des dispositions à l’intérieur qui font réagir les gens : « Ah bon, ce n’est pas ce que je recherchais en votant pour les accords. » Ils ont l’impression d’avoir été floués.

Quel regard portez-vous sur l’autre ? Est-ce que vous avez l’impression d’être plus mélangés que la génération de vos parents par exemple ?
Rémy :
En Brousse, il y a toujours eu du mélange. À Nouméa, je trouve que les gens se mélangeaient moins. Aujourd’hui, beaucoup plus.

Emmanuelle :
Je n’ai pas de préjugés envers les gens. Dans ma bande, il y a des copains de toutes les ethnies. Mais je pense que c’est aussi suite à une éducation qu’on a reçue. Mon frère et moi n’avons pas grandi dans des appréhensions ou des préjugés envers telle ou telle ethnie. Je pense que c’est plus facile de se mélanger que la génération d’avant. Après, les histoires familiales diffèrent.

Tevita : À l’école déjà, j’étais mélangé. C’est peut-être le fait que la ville s’est agrandie que dans certains quartiers on ne trouve que telle ou telle ethnie.
Par exemple, à Tuband. Mais là, c’est le contexte de la ville. C’est dommage.
Car ce sont l’école et l’éducation qui font qu’on est habitué d’avoir à ses côtés une personne de couleur, on est plus permissif.

Kathy : C’est aussi aux parents d’amener l’enfant vers l’autre. Sinon, tu fais des rencontres à des soirées.

Tevita : L’exemple type, c’est rentrer en boîte. Si je n’étais pas musicien, je ne pourrais pas.

Emmanuelle : Quand mon cousin qui est métis mélanésien essaie de rentrer tout seul en boîte, ça ne marche pas. Quand je lui tiens la main, il passe. Du coup, il ne sort plus. La boîte, c’est un exemple parmi d’autres. Mais ça touche les jeunes. Vu qu’on nous considère comme acteurs de notre pays, c’est un peu nous couper dans notre élan :  « Comment tu veux que je participe au destin commun que si rien qu’en allant en boîte de nuit on m’interdit l’entrée juste parce que je suis Wallisien ou Mélanésien ? »

Rémy : Les politiques devraient condamner les patrons de boîte, il faudrait une amende jusqu’à la fermeture de la discothèque.

Comment voyez-vous l’avenir ?
Emmanuelle : J’ai bon espoir. J’ai peur des crispations au moment de 2014. Dès qu’on aura franchi 2010, ça voudra dire que le référendum va se rapprocher. Je pense qu’on est dans une dynamique et qu’on ne va pas refaire les mêmes erreurs qu’avant, ni retomber dans une opposition interethnique.

Cédric :
J’espère que 2014 ne débouchera pas sur l’indépendance mais qu’on restera sur l’idée du destin commun. De continuer à partager, à cultiver cette richesse qu’apporte la diversité des ethnies. Mais je suis un peu sceptique sur le résultat. Quand on voit qu’on n’arrive pas à avoir de chaque bord la même lecture des accords, on doute un peu par rapport aux politiques.

Kathy :
Je pense qu’il faut faire confiance aux jeunes. Mais le travail doit venir des politiques. Je souhaite que les jeunes s’approprient leur histoire pour qu’ils puissent se construire un avenir commun. Certains voudront l’indépendance, d’autres l’autonomie, d’autres la Calédonie dans la France. Quelque part, il faut qu’on vive bien. On est là pour vivre ensemble.

Rémy : Je suis également confiant. Maintenant, il faudrait davantage de jeunes en politique, plus représentatifs, avec des idées nouvelles.

Tevita : Je suis très confiant en l’avenir. On laisse le pouvoir à des gens au-dessus de nous, espérons juste que, pour nous, ces personnes-là vont l’utiliser à bon escient. C’est l’avenir d’un pays. Du moment qu’il y a la paix.

 



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