La marche de mercredi était formidable pour les uns, un peu suspecte pour les autres. Les « pour » y ont vu un beau geste pour la paix, venu de la majorité habituellement silencieuse ; les « contre », quelques signes de manipulation patronale ou politique. Éléments de réponse.
l Une manif de Blancs riches ?
À la veille de l’événement, c’était une des inquiétudes de ceux qui craignaient que, faute de préparation et d’objectifs mieux affichés, la marche ne rassemble que les habitants de « Nouméa la blanche », chemises Lacoste et quartiers sud, pas salopettes et quartiers nord.
La distinction est par trop caricaturale. La réalité du pays est autrement plus complexe. Oui, la marche rassemblait une majorité d’Européens. Non, elle n’était pas que blanche. À bien y regarder, à passer dans les rangs, le « petit peuple » calédonien était mélangé comme à son habitude, avec des Blancs locaux et des Blancs importés, des Noirs, des Jaunes et toutes les nuances intermédiaires, à l’image d’une société dont on finit par ne plus voir le métissage tant il est banal. Ceux-là ne se jouent pas le film en noir et blanc.
Elle rassemblait aussi toutes les catégories sociales : fonctionnaires, patrons, cadres, employés et ouvriers, beaucoup en vêtement de travail de leur entreprise, logo dans le dos ou sur la poitrine.
Mais évidemment, dans une telle foule, on peut ne voir que ce que l’on a envie de faire entrer dans son champ de vision.
l La marche des anti ?
Anti-quoi, d’abord ? Anti-USTKE ? Anti-UC ? Anti-indépendance ? Anti-excès ? Anti-radicalisation ? Peut-être, mais on peut formuler exactement la même chose à l’inverse : pour le dialogue social, pour le jeu politique démocratique, pour le libre choix au terme de l’accord, pour le respect des libertés fondamentales de travailler et de circuler, pour la raison et pour la paix. Qu’il est difficile, en vérité, de sortir du jugement réducteur « si t’es pas pour, t’es contre, et si t’es pas contre, c’est que t’es pour... ».
Des anti, oui, il y en avait sûrement dans la marche. Elle n’aurait pas réuni autant de monde s’il n’y avait eu, tout au long de la semaine dernière, toutes ces scènes de barrages, de pneus enflammés, ces caillassages et pour finir ces pillages et ces tirs à balles réelles. Mais non, il n’y avait pas que des ultras dans le cortège. S’ils avaient été majoritaires, on les aurait entendus. On ne les a pas entendus.
Il y avait surtout des gens inquiets, non pas du nécessaire jeu syndical ou politique mais des excès qu’ils peuvent générer quand ils échappent au contrôle. Personne ne peut croire que l’USTKE ait sciemment demandé à ses adhérents de piller des magasins, ni que l’UC ait demandé aux jeunes de Saint-Louis de tirer sur les gendarmes. Mais il y a toujours un risque à jouer avec les passions, et de tels excès sont globalement contre-productifs.
l La marche des patrons ?
La semaine dernière, ils avaient bloqué un rond-point et ils avaient déjà envie de marcher. Sans conteste, ils ont apporté leur logistique, encore qu’il ne faut pas être sorcier pour trouver un camion sono et imprimer 5 000 tee-shirts. C’est à la portée du premier syndicat venu.
Ils ont aussi fermé leurs entreprises pour libérer leur personnel. Soit. Mais rien n’empêchait ledit personnel de prendre sa demi-journée pour aller à la plage, dormir ou bricoler à la maison. C’est aussi l’histoire de la poule et de l’œuf. Y a-t-il eu autant de monde parce que les patrons ont fermé, ou ont-ils fermé parce que leur personnel le leur demandait et serait de toute façon allé marcher. Sans doute un peu des deux.
Reste qu’aucune organisation patronale n’est capable de mobiliser à ce niveau. Oui, c’était un peu la marche des patrons. Non, ce n’était pas que ça. En fait, l’envie du monde économique s’est conjuguée avec d’autres envies, dans le monde artistique, dans le monde étudiant, chez les citoyens à titre individuel. Seule la conjonction a pu rassembler cette énorme masse, autour de l’initiative la plus neutre, la plus innocente, peut-être la plus idéaliste.
Internet, enfin, a joué un rôle déterminant en faisant circuler l’information à toute vitesse. La Toile est devenue un fabuleux outil d’échanges, d’information et de désinformation, avec son cortège d’excès et d’opinions de grand bon sens.
l La marche des politiques ?
La plupart des élus du camp loyaliste (mais seulement Nidoish Naisseline côté indépendantiste) étaient dans le cortège du destin commun, à l’exception notable de Pierre Frogier et de Philippe Gomès. Mais toutes les formations de l’entente républicaine post-provinciale ont soutenu le mouvement et les institutions de la Nouvelle-Calédonie et de la province Sud ont donné quartier libre aux marcheurs. Cela suffit-il à transformer la marche en défilé politique ?
À l’évidence, non. Personne n’a pris la parole au nom d’un parti, personne n’a brandi les couleurs d’un mouvement. Le Rassemblement a même longtemps hésité avant de s’engager, estimant qu’il n’avait pas à intervenir dans des soubresauts qu’il attribue aux tensions internes des courants indépendantistes et de l’UC en particulier. Tout le monde n’était pas d’accord non plus à Calédonie ensemble. En fait, les partis ont suivi un mouvement qu’ils n’avaient pas suscité, même si ici et là, au gouvernement comme du côté de l’État, on a un peu aidé à canaliser ce que l’on regardait comme des énergies positives bienvenues face aux forces destructives qui dominent le tempo politique.
Dans cette manif sans banderoles, et contrairement au mot d’ordre des organisateurs, il n’y a eu que deux drapeaux sortis en fin de marche. L’un français, l’autre indépendantiste. Un partout et balle au centre.
l À quoi ça sert ?
Dans cette marche bien canalisée, sans expression de colère, il y avait surtout des gens frustrés de se sentir impuissants au milieu de turbulences qui ne les concernent pas directement et dont ils n’ont pas les clés. Des gens inquiets aussi des mauvaises odeurs du temps des Evénements qui ont flotté sur les troubles des dernières semaines.
Le collectif, qui a d’ailleurs mis les politiques face à leurs responsabilités d’élus, a donné à tous les anonymes l’occasion, l’illusion peut-être, de montrer qu’ils existent. Ils ont saisi la balle au bond sans se soucier de qui l’avait lancée, et arpenté le bitume. Macadam partage... C’est un moyen de lâcher du lest autrement moins dangereux que de mettre le fusil dans l’auto.
Au-delà de cette fonction catharsis, l’ampleur de la manifestation est enfin un signal fort donné à l’opinion publique métropolitaine qui ne voit de la Calédonie que des scènes de violence ; donné également à ceux qui, localement, auraient la tentation d’aller trop loin dans le jeu des tensions sociopolitiques. Utile, mais insuffisant.
Car s’il suffisait de faire descendre les gens dans la rue pour régler les problèmes, cela se saurait. C’est ce qui explique quelques réticences, quelques opinions discordantes dans un concert de « formidable ».
Il y a ceux qui pensent que la marche de mercredi n’entamera pas la détermination de l’USTKE, du collectif pour la libération de Gérard Jodar et de ses soutiens politiques au sein du Parti travailliste et de l’UC. Ceux qui pensent aussi qu’elle peut tendre les relations entre les hommes au sein des entreprises, là où se cultivent au quotidien les liens du vivre ensemble. Ceux enfin qui estiment que la marche n’a fait que mettre du bois au feu, qu’activer l’engrenage action-réaction, et que faire bouillir la marmite. Ce qui sert les intérêts des extrêmes.
l Quelle(s) suite(s) ?
Mercredi midi, à l’issue de la marche, la porte-parole du Collectif citoyen ne programmait rien d’autre. Le soir venu, elle affirmait qu’une réflexion sur la suite était engagée. Mais comment faire fructifier un mouvement aussi atypique que celui de mercredi sans prendre le risque d’une récupération jusqu’ici évitée ? La question n’est pas simple, et elle n’est pas tranchée.
Rencontre d’un moment et de convictions diverses, la marche du 12 août était un temps exceptionnel d’expression populaire, un message inattendu assez largement nourri de valeurs positives. C’est unique. Toute tentative de reproduction ne ferait sans doute que l’abîmer.
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